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Le cannabis : de la plante au joint

Cannabis, marijuana, pot, herbe, kif, grifa, ganja, autant de cultures, autant de manières de nommer la drogue issue du cannabis sativa indica, l’une des deux principales variétés du chanvre. Il ne s’agit pas uniquement de dénominations mais aussi des modes d’utilisation et des contextes d’usages différents : ici, la mari est roulée dans un papier avec du tabac à cigarette (joint), là le kif sera fumé à la pipe, et là encore le ganja sera fumé dans une pipe à eau. Elle est parfois incorporée à des biscuits ou à des gâteaux. Le pétard, le joint ou le bangh indien sont des manières de nommer le produit consommé et désignent en même temps des usages différents : la mari est le plus souvent composée des sommités fleuries et de feuilles séchées réduites en poudre ; la sinsemilla est une préparation de sommités femelles d’une variété privée de graines tandis que la ganja indien est composé uniquement de sommités fleuries fécondées.[1]

Ces appellations ne sont pas de simples accidents folkloriques : comme pour d’autres substances, le cannabis a ses usages codifiés variables selon les cultures. Les mots utilisés pour nommer la même drogue renvoient à un ensemble de rapports qu’entretiennent les populations de diverses cultures avec elle, une sorte de code des manières mais aussi des raisons de consommer. En Amérique (États-Unis et Canada), la mari a longtemps été identifiée à la jeunesse et à la libération sexuelle des années 60 ; en Inde ou en Jamaïque, le ganja a des dimensions religieuses qu’il n’a pas nécessairement en Occident ; et cette drogue, la même pourtant, a d’autres significations culturelles encore au Maghreb. Nous y reviendrons au chapitre 7.

Ce chapitre décrit d’abord la plante et les variantes sous lesquelles elle devient une drogue de consommation. Il examine ensuite brièvement l’origine géographique de la plante de cannabis et les circuits contemporains de sa circulation, notant au passage les modes actuels de production sous serre et hydroponique qui se sont développés dans certaines régions du Canada. Il décrit ensuite la pharmacocinétique de la plante de cannabis, notamment ses principaux composants actifs et leur métabolisme dans le corps.

Une plante, diverses drogues [2]
Il existe plusieurs variétés de cannabis. Les plus connues sont Cannabis sativa, Cannabis indica et Cannabis ruderalis. Le Cannabis sativa est la principale variété qui pousse sous presque tout climat. Dans des sols secs, sablonneux et légèrement alcalins il fournit des plants pouvant atteindre jusqu’à sept mètres de hauteur. Au Canada, c’est le Cannabis indica qui est préférablement cultivé en sol. Il fournit des plants plus courts, mais plus concentrés en D9-THC (le principal composant actif du cannabis discuté plus amplement plus loin). Il existe des plants mâles et femelles. En général, les plants femelles sont plus riches en D9-THC que les mâles, qui sont souvent plus dégarnis et plus petits. Le D9-THC se trouve surtout dans une résine que sécrètent les extrémités florales.
Il semble que le cannabis a d’abord été connu en Chine il y a environ 6 000 ans. On en trouve ensuite en Inde, puis au Moyen-Orient, en Afrique, au Mexique et en Amérique du Sud. La culture du cannabis peut prendre plusieurs formes. Parfois, la culture est pratiquée dans des serres ou en culture hydroponique, ce qui permet d’augmenter la productivité des plants et d’obtenir des teneurs élevées en D9-THC. Les méthodes de sélection génétique des meilleures variétés et de cultures sous serre ont aussi permis d’augmenter le contenu en principe actif.
Terme mexicain employé initialement pour parler de tabac à bon marché, mais qui plus tard désigne certaines parties de la plante du cannabis, la marijuana est généralement de couleur verte ou brune et dégage une odeur caractéristique lorsqu’elle brûle. Son apparence ressemble à l’origan ou au thé haché.[3] La marijuana provient de l’ensemble des parties de la plante qui ont été séchées. Sous cette forme, son contenu en THC est inférieur ; il augmente notamment en sélectionnant les extrémités florales du plant femelle. Ainsi séchée et réduite en une poudre grossière, la marijuana est le plus souvent roulée en cigarettes fines avec du tabac à cigarette dans la plupart des cas (joint), parfois fumée aussi à l’aide d’une pipe ou moins fréquemment sous forme de cigares. Un joint typique contient entre 0,5 et 1g de cannabis. On peut aussi, comme pour le haschich, l’inclure dans des préparations de biscuits et de gâteaux. Il sera aussi bu sous forme d’infusions. Certains nous ont dit que la production contrôlée, sous serre, de cannabis domestique coûte environ 100$ l’once, qui sera ensuite vendu à un prix moyen variant entre 200$ et 250$ sur le marché. Cette estimation du coût de production nous semble largement exagérée. Par contre, les seules autres études disponibles portent sur les coûts de production dans des pays en développement, tels le Maroc.
Le haschich, ou encore haschich, aussi connu sous l’appellation de hasch, shit, kif (en Afrique du Nord) ou charas (en Inde), résine visqueuse produite par la plante et obtenue par battage des feuilles et des sommités florales sèches qui est ensuite compressée pour obtenir ce qu’en France on appelle une barrette, ici un cube ou un bloc. Il faudra environ 45 à 75kg de cannabis pour produire un kilo de haschich. Il se présente sous forme de morceaux de couleur brun pâle à noir, de consistance molle ou dure. Il est fréquemment fumé, seul ou mélangé au tabac ou à la marijuana, sous forme de cigarette (joint), à l’aide d’une pipe ou plus rarement sous forme de cigare. Il peut aussi être inclus dans des biscuits ou des gâteaux. La teneur en D9-THC du haschich est généralement comprise entre 3 et 6% lors d’une production normale. De même que pour le cannabis, le contenu en D9-THC sera augmenté par les méthodes de culture et par la concentration de résine, pour atteindre en production moyenne des teneurs de plus de 10%. Légèrement plus dispendieux que la marijuana, le haschich se vend environ 300$ à 350$ l’once sur le marché.
Il existe deux autres produits issus du cannabis, les huiles de marijuana et de haschich, extraites de la résine par de l’alcool à 900 évaporé par la suite par exposition au soleil. Il s’agit d’un liquide visqueux, brun-vert à noirâtre, d’odeur vireuse. Les huiles sont généralement plus concentrées en cannabinoïdes, pouvant atteindre des teneurs de 30 à 60% en D9-THC. Les huiles sont généralement déposées sur le papier à cigarettes ou imprégnées dans du tabac puis fumées. Les huiles sont plus rares et plus dispendieuses.
L’extrait qui suit, tiré d’un rapport préparé par MM Labrousse et Romero pour l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies en 2001 sur la production de cannabis au Maroc, décrit très bien les diverses étapes de production.

Du cannabis à l’huile - processus de fabrication au Maroc
Le kif est le nom donné au plan de cannabis entier. (...) Coupé et séché au soleil (en général sur les toits) pendant au moins un mois et demi, il est conservé dans les maisons pendant plusieurs mois sous la protection de bâches en plastique. Haché à la main sur une planchette à l’aide d’un couteau spécial, il sera mélangé à du tabac pour être fumé. Traditionnellement, le mélange comprend 1/3 de kif et 2/3 de tabac. Il est fumé dans le sebsi, longue pipe en bois au fourneau de terre cuite ou de pierre.
La chira est la poudre résultant de la solidification des gouttelettes de résine exsudant des sommités des plantes femelles. Pour séparer la résine des plants séchés, les transformateurs battent ou secouent ces derniers au-dessus d’un fin voile de nylon tendu qui fait office de tamis. La première poudre qui tombe, de couleur beige-doré, est appelée sigirma. C’est la première qualité, dite double-zéro, réputée contenir jusqu’à 20 % de THC. Ensuite tombe une poudre nommée hamda, mêlée de déchets végétaux qui lui donnent une couleur verdâtre. Cette hamda est plus ou moins tamisée, pour donner différentes qualités de produit : zéro, no1, no2, no3, et no4 (la plus médiocre), contenant respectivement de 10 à 2% de THC. (...) Il faut environ 100 kilos de kif pour obtenir un kilo de haschich de première qualité.
Les paysans (...) nous ont indiqué que la suite des opérations, lorsqu’elle est réalisée par des trafiquants, se déroulait dans des bâtiments isolés dans la montagne censés être secrets. (...) Là, mise dans des sachets de cellophane, la poudre est chauffée et compressée, pour donner la résine ou haschich, destinée à la commercialisation, présentée sous forme de savonnettes ou de plaquettes (généralement de 250 grammes) appelées tbisla ou "petit plateau". (...) La qualité "double zéro" qui tire son nom des deux trous faits sur la tablette avec le bout incandescent d’une cigarette, est réservée à la consommation intérieure et aux clients privilégiés. Les clients étrangers, mal informés, n’ont souvent droit qu’à du haschich fortement coupé de cirage noir, colles, henné, figue, terre, voire médicaments.
(...) L’huile de cannabis est obtenue à partir des résines de qualité no3 et no4. On la fabrique en délayant le haschich dans un récipient d’alcool pharmaceutique. Après distillation pendant 6 à 8 heures, le liquide est filtré et remué jusqu’à évaporation complète de l’alcool. La production locale de ce liquide à haute valeur ajoutée (il faut 10kg de haschich pour obtenir un litre d’huile) est moins marginale qu’on ne le pense généralement.

Labrousse, A. et L. Romero (2001) Rapport sur la situation du cannabis dans le RIF marocain. Paris : OFDT.

Routes du cannabis
D’où proviennent le cannabis et le haschich disponibles au Canada ? Quelles quantités sont importées et produites localement ? Quelles sont les routes de circulation entre provinces ? Quelles quantités sont exportées vers d’autres pays ? Quelle est la valeur financière de ce marché ? Ces questions reviennent constamment dans l’esprit de chacun, de même que dans les discours. Elles servent qui à souligner l’ampleur du problème des drogues généralement, qui à expliquer la puissance du crime organisé qui en tire ses revenus, qui encore à justifier le décalage entre l’importance du problème et les ressources limitées que consacrent les États à la réduction de l’offre. Mais ces données peuvent aussi aider à mieux saisir l’ampleur des difficultés que vivent les paysans dans les divers pays producteurs, les enjeux écologiques que pose la culture des drogues, de même que le positionnement stratégique des drogues dans la géopolitique mondiale.
La culture du cannabis est la plus répandue de toutes les drogues illicites ; pas étonnant dans la mesure où non seulement la plante pousse librement sous plusieurs climats, mais où elle demande aussi peu de transformations avant de devenir marijuana. Selon le rapport 2000 du Programme des Nations Unies sur le contrôle des drogues (UNDCP) :

[Traduction] "Au cours de la dernière décennie, 120 pays ont rapporté la culture illicite de cannabis sur leur territoire. À partir des saisies faites en 1998 Interpol a identifié 67 pays source de cannabis. (...) Il est beaucoup plus difficile d’estimer l’étendue des cultures illicites, de la production et du trafic de cannabis que pour d’autres plantes productrices de drogues en raison de la grande quantité de cannabis sauvage, de la diversité des méthodes de culture et de l’ampleur du trafic. Contrairement à d’autres drogues issues de plantes, les produits du cannabis peuvent provenir de trois sources qualitativement distinctes de production : les cultures extérieures illicites, les plantations sauvages exploitées et les cultures intérieures utilisant une technologie sophistiquée. (...) Le nombre de pays ayant rapporté une augmentation de la consommation de cannabis (deux-tiers de tous les pays ayant fourni des statistiques sur l’abus de drogues en 1996) indique que la production globale aurait augmenté ; mais les données de saisies ne confirment cette hypothèse qu’en partie. (...) Les estimations de la culture de cannabis (incluant les cultures sauvages) à partir des rapports des États membres au cours des années 1990 sont entre 670’000 et 1’850’000 hectares. Les estimations de production varient selon un facteur de 30, entre 10’000 et 300’000 tonnes. Reliant les estimations de production et de consommation, UNDCP estime que la production de cannabis dans le monde est d’environ 30’000 tonnes". [4]

On constate la grande variabilité des estimations et la difficulté immense de les valider. Comment en effet, estimer la quantité de plants de cannabis qui sont transformés en marijuana ? Les données produites par les gouvernements de divers pays sur les surfaces cultivées ne sont elles-mêmes que des approximations. Quant à savoir combien de serres et autres formes de production intérieure existent, il n’y a à proprement parler, aucun moyen de le savoir.

Variabilité des estimations - le cas du Maroc
L’étude de Labrousse et Romero indique que, selon le Ministère de l’Agriculture, les surfaces de production de cannabis toucheraient 75’000 hectares en 2000. (Par comparaison, le rapport 2000 de l’ODCCP cite le chiffre de 50’000 hectares de production de cannabis au Maroc, chiffre fourni officiellement par le Ministère de l’intérieur.)
Leur propre travail sur le terrain propose des superficies de 90 000 hectares pour 1999 et entre 100 000 et 120’000 pour 2001. Cette production concernerait environ 200’000 familles, soit entre un million et un million et demi de personnes. Pour une telle superficie, la production, une fois déduit le kif consacré à la consommation nationale, serait entre 1’600 et 3’000 tonnes.

Labrousse et Romero, op. cit.

Les travaux de l’équipe de l’Observatoire géopolitique des drogues en France sous la direction d’Alain Labrousse demeurent exemplaires en la matière. L’encadré ci-contre, tiré du même rapport produit pour l’OFDT en 2001, fait état d’un travail terrain de trois mois où les auteurs ont procédé au recoupement de données provenant de sources diverses.
On constate surtout que, lorsque relié à la population des consommateurs potentiels de cannabis (que l’Office estime à environ 120 millions de personnes), l’estimé de production globale à 30’000 tonnes est beaucoup plus près du plancher de 10’000 tonnes que du plafond de 300’000.
Selon UNDCP, les principaux producteurs sont la Colombie et le Mexique pour la marijuana, le Maroc pour le haschich. Selon l’organisation internationale de police criminelle (Interpol) le Maroc, l’Afghanistan et le Pakistan sont les principaux pays sources de haschich et la Colombie, le Niger et l’Afrique du Sud de cannabis. Enfin, selon Labrousse, les productions de marijuana explosent, la Colombie redevenant le grand producteur qu’elle était dans les années 1970, les productions progressant rapidement en Afrique de l’Ouest (Nigeria, Ghana, Congo, Côte d’Ivoire, Sénégal), cependant que les grandes plaines de la CEI (Kazakhstan, Kirghizistan, Ukraine, Biélorussie et Azerbaïdjan) représentent un potentiel d’exportation quasi illimité, tandis que l’Afghanistan et le Pakistan produisent probablement 2 000 tonnes de haschich, l’équivalent de la production marocaine.[5] Par ailleurs, le Canada lui-même est l’un des pays exportateurs de cannabis depuis plusieurs années déjà.[6]
Traditionnellement, le cannabis disponible au Canada provenait principalement du Mexique, de la Jamaïque, et de pays du cône sud de l’Afrique, tandis que le haschich provenait principalement de l’Asie et du Moyen Orient :

"Le marché du haschich dans le centre et l’est du Canada est connu dans le monde entier. Les criminels américains sont parmi les trafiquants internationaux qui orchestrent des envois de plusieurs tonnes de cette drogue du Pakistan à destination de Montréal par navire ravitailleur ou par conteneur. En 2001, des envois ont transité par les Émirats arabes unis, l’Afrique et l’Europe avant de parvenir au Canada. On importe également des chargements de plusieurs kilos de la Jamaïque par le biais de passeurs voyageant à bord de vols commerciaux". [7]

Si une large partie du cannabis en vente sur le marché canadien était d’origine étrangère jusqu’aux années 1980 environ, la situation s’est fortement modifiée depuis. On estime en effet que la production nationale a maintenant supplanté les importations. Ainsi, le rapport de la Gendarmerie Royale du Canada pour 1999 fait état de ce qui suit :

"On estime que plus de 50% de l’approvisionnement de marihuana au Canada est produit au pays. En ce qui a trait à la marihuana de l’étranger saisie au Canada ou en route vers le Canada en 1999, au moins 5 535 kilos provenaient de la Jamaïque, 825 kilos de l’Afrique du Sud et 860 kilos du Mexique. Les envois de l’étranger sont expédiés directement au Canada ou via les États-Unis. Le 11 juin 1999, à Newark (New Jersey), le service des douanes des États-Unis a intercepté 2’464 kilos de marihuana de la Jamaïque et 141 kilos d’huile de cannabis dans un conteneur maritime en partance pour Montréal. De plus, le 20 juin 1999, à Stuart (Floride), on a saisi 2’617 kilos de marihuana de la Jamaïque, qui était destinée au Canada, dans le cadre du projet JOULE". [8]

Combien de cannabis et de haschich sont disponibles au Canada ? Quelle est la valeur économique de ces drogues ? Il est en fait impossible de répondre à ces questions, pour des raisons évidentes, ces drogues étant illégales. Alors qu’on connaît la quantité de tabac produit et vendu sous forme de cigarettes, alors qu’on sait quel est le volume d’alcool produit ou importé et consommé, et que dans les deux cas on peut traduire ces volumes en chiffres d’affaires, il est impossible de le faire pour les drogues illicites.
Pendant un certain temps, le Programme des Nations Unies sur les drogues avançait que la valeur totale de "l’industrie" des drogues illicites équivalait à 400 milliards $ US, soit une valeur plus élevée que l’industrie pétrolière.[9] De ce montant, on ne peut évidemment extraire la valeur du cannabis, même si l’on sait par ailleurs que la consommation de cannabis concerne le plus grand nombre de personnes. Comment, sur quelle base, avance-t-on ces chiffres, personne ne le sait vraiment. S’ils ont été produits à partir d’une méthode rigoureuse de calcul ou s’ils ont été lancés au hasard d’un repas sur le coin de la nappe, nous l’ignorons.[10] Pourtant, ces chiffres servent souvent de référence. Ainsi, le très sérieux magazine britannique The Economist dans une série d’articles publiés en 2001 sur la question des drogues illicites, citait ce montant avant de proposer une estimation plus conservatrice à environ 150 milliards $US.[11] Par comparaison, la valeur de l’industrie pharmaceutique avoisine les 300 milliards $, celle du tabac est de 204 milliards $ et celle de l’alcool de 250 milliards.
Puisque les auteurs détaillent leurs méthodes de calcul, poursuivons l’analyse de l’exemple marocain.

Rendements et rapports du cannabis - le cas du Maroc
Le cannabis est une plante peu exigeante qui pousse sur des sols de mauvaise qualité, mais qu’il contribue assez vite à rendre inapte à toute forme d’agriculture. Le caractère illégal de cette culture fait que les revenus qu’elle procure sont sans commune mesure avec les cultures vivrières ou de rente légale. En outre, c’est un produit non périssable, que l’on peut écouler à domicile, toujours sûr de trouver un marché, permettant la vente à crédit, etc. Il permet notamment l’amélioration des conditions d’habitat de la population et l’ouverture de route sur l’initiative des paysans eux-mêmes.
L’estimation des revenus du cannabis à l’hectare varie en fonction des sols, de la pluviométrie, du fait qu’il soit irrigué ou non, transformé ou non en chira (poudre), de la période de la vente, etc. En outre, pour les mêmes critères on trouve des estimations différentes de la part des chercheurs. Cela est dû au fait qu’il est difficile d’obtenir de la part des paysans, du fait de leur méfiance, des données fiables. En ce qui concerne la production du kif non transformé, le revenu varie, selon les sources, de 12’450 F (francs français) à 210’000 F à l’hectare.
(...) si le cannabis est très rentable sur des périmètres irrigués, il l’et beaucoup moins sur des terrains pluviaux, surtout les mauvaises années. (...) De nombreux paysans ne cultivant vraisemblablement que de 1,5 ha à 3 ha (non irrigués) de cannabis, ne retirent, les mauvaises années, que de 20’000 F à 40’000 F de cette culture pour faire vivre des familles qui dépassent souvent dix personnes.
(Mais) le cannabis est 12 à 46 fois plus rentable que les cultures de céréales.
En tablant sur une production de 1’397 tonnes de haschich pour l’ensemble du Rif, Pascual Moreno estimait en 1997, le rapport pour les producteurs marocains (du paysan au grand trafiquant) à 1 816 millions $. Étant donné qu’un certain nombre de trafiquants marocains opèrent à l’étranger, Pascual Moreno estime à 2’000 millions $ le retour des profits du cannabis dans l’économie marocaine, contre 750 millions $ pour les exportations de textile ; 460 millions pour les investissements à l’étranger et 1’260 millions pour le tourisme. Le même auteur estime à 3 milliards $ les bénéfices des trafiquants européens (ce calcul n’inclut apparemment pas la vente de rue).
La culture du cannabis étant cependant plus rentable que toute autre culture, les paysans tendent à abandonner les cultures vivrières pour s’approvisionner sur le marché. Le résultat est que la région devient déficitaire en aliments.

Labrousse et Romero (2001) op. cit. : 12-15.

Nous ne connaissons pas de travail terrain équivalent pour le Canada ni même le Mexique. De plus, au Canada, les conditions climatiques ont stimulé le développement des cultures en serre et hydroponique, et on ignore quel serait le rapport entre ces méthodes de culture et les cultures en sol.
Nous usons donc des chiffres et des données qui suivent sur la production de cannabis, l’importation de cannabis et de haschich, et la valeur économique de ces drogues sur le marché canadien, avec beaucoup de réserve et de prudence.
Selon la GRC "la production annuelle de marihuana au Canada serait d’au moins 800 tonnes. Ce chiffre semble exagéré, mais les enquêteurs croient plutôt qu’il est très conservateur si l’on se fie aux renseignements recueillis et aux saisies de plantes de marihuana et de marihuana en vrac qui ont été effectuées. En 1999, les services de police canadiens ont saisi environ un million de plantes".[12] Les rapports pour 1998 et pour 2002 font état des mêmes chiffres. Notons aussi qu’à 800 tonnes, la production canadienne équivaudrait à environ 2,5% de la production mondiale si on retient le niveau proposé par le PNUCID.
En ce qui a trait à la valeur du marché le rapport annuel 1998/1999 de l’Observatoire géopolitique des drogues rapportait, selon des sources policières, que le marché des drogues illicites au Canada représentait annuellement de 7 à 10 milliards $.[13] Pour 2001, la GRC estime que la valeur du marché de l’ensemble des drogues illicites serait de 18 milliards $ ![14] Il est impossible d’estimer la part que représentent le cannabis et le haschich dans ce total. Comme nous ignorons le plus souvent la base de calcul de ces estimations, elles doivent aussi être considérées avec prudence. Comme l’a mentionné le Sous-solliciteur général adjoint lors de sa comparution devant le Comité, les méthodes de calcul, basées sur l’hypothèse que les organisations policières et douanières saisissent 10% des drogues, n’ont rien de scientifique et sont peu fiables.[15] Nous relevons néanmoins une incohérence apparente : la stagnation apparente de la production de cannabis à 800 tonnes et de l’importation de haschich à 100 tonnes, depuis 1998, de même que la baisse des prix de l’héroïne et de la cocaïne dans un marché stable voire en diminution (rapports de la GRC) ne concordent pas avec le doublement présumé de la valeur totale du marché des drogues. De fait, lorsqu’il faisait face à ces diverses estimations sur la quantité produite et sur la valeur économique de ce marché, le Comité avait souvent l’impression qu’au fond personne ne sait vraiment quelle en serait la taille. En ce qui concerne le haschich, la GRC estime qu’il :

"(...) est plus facile d’estimer la quantité de haschich parvenant sur le marché canadien annuellement que celle de toute autre drogue illicite. En effet, contrairement à ce que l’on observe pour d’autres drogues, comme la cocaïne et la marihuana, que l’on peut trouver partout au Canada et aux États-Unis, la consommation de haschich, en Amérique du Nord, est un phénomène localisé. Cette drogue est fort populaire au Québec, en Ontario et dans les provinces de l’Atlantique, alors que la demande est restreinte ailleurs au Canada et que l’approvisionnement est au mieux sporadique dans le nord-est des États-Unis. Par conséquent, des groupes de criminels organisés de Montréal se sont spécialisés dans l’importation massive de haschich et exercent un monopole sur sa distribution en gros. Compte tenu de ces faits, et des renseignements sur les arrivages de plusieurs tonnes de haschich saisis au Canada et à l’étranger et sur ceux dont on sait qu’ils sont entrés sur le marché canadien, des analystes de la GRC estiment qu’au moins 100 tonnes de cette drogue sont importées au Canada chaque année". [16]

Par ailleurs, le Canada est aussi une terre de transit de drogues vers les États-Unis et une partie importante du cannabis canadien est destiné à l’exportation, notamment vers les États-Unis.

"Les autorités de part et d’autre de la frontière s’inquiètent de l’introduction aux États-Unis de marihuana du Canada. Bien que cette activité soit particulièrement perceptible à la frontière entre la Colombie-Britannique et les États-Unis, elle ne se limite pas à cette province. Selon les renseignements recueillis, les Hell’s Angels du Québec approvisionnent leurs homologues américains. On a également établi que de la marihuana est passée en contrebande par les Grands Lacs. Toutefois, en 1999, il y a eu peu de saisies de marihuana aux États-Unis où l’on a pu déterminer que la drogue provenait du Canada".[17]

En 1999, des fonctionnaires de Washington avaient laissé entendre que le Canada pourrait être placé sur la liste des pays soupçonnés de faire preuve de laxisme dans la lutte contre la production et le trafic des drogues. Plus récemment, des fonctionnaires de la Drug Enforcement Administration ont répété que le trafic de cannabis du Canada vers les États-Unis représentait un problème significatif. Un agent de la GRC confiait à un journal national qu’environ 70% de la marijuana cultivée au Canada aboutissait aux États-Unis[18] tandis que le rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants pour 2000 parlait d’environ 60%.[19] Nous avons entendu dire, et des agents de la GRC nous ont aussi dit, que le cannabis de Colombie-Britannique avait une telle valeur qu’il s’échangerait au pair avec la cocaïne. En effet, selon ces policiers spécialisés dans la lutte contre les stupéfiants, le cannabis de qualité triple A de Colombie-Britannique vaudrait environ 4’000$ la livre au Canada et le kilogramme de cocaïne vaudrait 11’000$ US actuellement. Toutefois, le rapport annuel pour 1999, s’il fait allusion à cette supposition, ne la confirme pas :

"La marihuana canadienne est parfois utilisée comme monnaie d’échange pour acheter de la cocaïne entreposée aux États-Unis. Les échanges se font approximativement dans un rapport de 3 contre 1. Des rumeurs d’échange de 1 contre 1 courent, mais aucun cas n’a pu être confirmé. De plus, cette proportion n’est pas logique d’unpointdevue commercial sachant qu’un kilo de cocaïne se vend 13 000 $ US (en chargements de 50 kilos ou plus) alors que le prix de gros d’un kilo de marihuana se situe entre 6’000 $ US et 8’000 $ US. D’autres trafiquants canadiens transportent de la marihuana (en chargements de 20 kilos à 50 kilos) aux États-Unis qu’ils vendent à des acheteurs locaux. Avec les produits de ces ventes, ils achètent de la cocaïne avant de rentrer au pays afin de l’écouler sur le marché canadien".[20]

Quant au rapport annuel de la GRC pour 2002, il se contente de mentionner la pratique de l’échange de cannabis canadien contre la cocaïne, sans préciser s’il s’agit d’un échange poids pour poids. Nous relevons ici aussi une certaine incohérence puisque le kilo de cocaïne est exprimé en dollars US tandis que celui de la marijuana est tantôt en dollars canadiens tantôt en dollars américains.
Au pays, les principaux producteurs sont la Colombie-Britannique, l’Ontario et le Québec. On peut imputer l’importance de la production de la Colombie-Britannique notamment aux conditions climatiques propices. Mais cette explication est courte. Il faut probablement y ajouter des explications d’ordre socio-culturel, la mentalité particulière de la côte pacifique contribuant à expliquer pour partie pourquoi le cannabis semble y avoir pris racine de façon plus significative.
La production de cannabis en Colombie-Britannique aurait augmenté significativement au cours des 10 dernières années, devenant selon certains analystes l’une des industries les plus importantes de la province en termes de sa valeur économique. Certains analystes en chiffrent la valeur à 6 milliards $, tandis que selon certains policiers, une estimation conservatrice la placerait à hauteur d’environ 4 milliards $ ![21] Permettons-nous un calcul : si la marijuana se vend 225$ l’once, à 16 onces par livres, la Colombie-Britannique produirait l’équivalent de 550 tonnes de cannabis par année, soit plus des deux-tiers de la quantité totale de cannabis circulant en territoire canadien.
Par ailleurs, témoignant devant le Comité spécial lors d’une audience publique à Richmond, C.-B., le 14 mai 2002, le surintendant Clapham de la GRC parlait de l’existence de 15’000 à 20’000 lieux de production illégale de cannabis en Colombie-Britannique (chiffres provenant de la Drug Enforcement Administration), tandis que des spécialistes en stupéfiants de la GRC faisaient état le lendemain de 7’000. Quel que soit le nombre le plus près de la réalité, les chiffres, on le voit, doivent nécessairement être pris avec beaucoup de prudence.
Quant aux méthodes de culture, la production en sol demeurerait encore la plus populaire, mais les méthodes de culture plus sophistiquées, hydroponique et aéroponique[22] notamment, seraient en expansion, notamment chez les gangs criminalisés disposant de l’infrastructure nécessaire.

"Il arrive souvent qu’on découvre des installations où l’on cultive à l’intérieur plus de 3’000 plantes. Bien que les statistiques diffèrent considérablement d’une province à l’autre, dans l’ensemble, moins de 10% de la marihuana saisie au Canada provient d’une culture hydroponique (méthode selon laquelle les plantes poussent dans des solutions minérales nutritives plutôt que dans le sol). Si l’on fait encore beaucoup appel aux méthodes de culture organique dans le sol pour les installations intérieures, la culture hydroponique gagne en popularité. Malgré l’existence de technologies de pointe visant à accroître la production, la plupart des cultivateurs de marihuana ne se donnent pas la peine de les utiliser, leur préférant des méthodes plus simples et éprouvées. La marihuana demeure la drogue illicite de choix, tant du point de vue du trafic que de la consommation. On évalue la production annuelle de marihuana à cinq millions de plantes. Étant donné qu’il est relativement peu coûteux de mettre sur pied une culture et que les profits réalisés sont considérables, cette activité est de plus en plus intéressante, même pour les citoyens normalement respectueux des lois. Dans la plupart des régions, les installations d’envergure sont immanquablement l’œuvre des bandes de motards hors-la-loi, bien que des organisations de souche asiatique jouent un rôle croissant en Colombie-Britannique et en Alberta. De plus en plus de groupes emploient des "garde-récoltes" et autres intermédiaires pour surveiller leurs plantations. Cette approche fait en sorte que la police a du mal à établir des liens entre l’activité et les véritables responsables. Les cultures extérieures sont souvent installées sur des terres publiques, dans des coins isolés, afin de réduire les risques de détection".[23]

Au total, et avec beaucoup de réserves sur la validité des données, le Comité est en mesure de proposer ce qui suit :

Marijuana
Haschich
Quantité estimée
- dont production nationale
800 tonnes
environ 50 %
100 tonnes
 ?
Provenance

Production nationale :
(Colombie-Britannique,
Ontario, Québec)
Importations : Mexique,
Jamaïque

Importation : Pakistan,
Afghanistan, Maroc
Valeur (gros)
2000 à 4000 $ la livre
 ?
Valeur détail (once)
225 $ à 250 $
325 $ à 350 $

Propriétés du cannabis
Classifié en pharmacopée comme hallucinogène, psychodysleptique ou psychotomimétique, le cannabis est un perturbateur ou modulateur, c’est-à-dire qu’il modifie les perceptions et les émotions. Classifié dans les conventions internationales ou dans les législations nationales comme stupéfiant, le cannabis fait partie de la classe des psychotropes qui comprend cinq grands groupes : les dépresseurs (alcool, Valium), les stimulants, mineurs (café, nicotine) et majeurs (cocaïne, amphétamines), les perturbateurs (cannabis, LSD), les médicaments contre les psychoses et les médicaments contre les troubles de l’humeur (lithium).
Plus de 460 constituants chimiques connus sont présents dans le cannabis.[24] Parmi eux, plus de 60 sont identifiés sous l’appellation de cannabinoïdes. Le principal ingrédient actif du cannabis, identifié en 1964 par l’équipe du docteur Mechoulam,[25] est le D9-tétrahydrocannabinol communément appelé THC. D’autres cannabinoïdes présents dans le chanvre indien incluent le delta-8-tétrahydrocannabinol, le cannabinol et le cannabidiol mais ils sont présents en faibles quantités et n’exercent pas d’effets significatifs sur le comportement des individus, comparativement au D9-THC[26]. Ils peuvent cependant contribuer à moduler l’effet global du produit[27]. De même, le cannabinol aurait des effets anti-inflammatoires.
Pour mieux saisir les effets du cannabis discutés aux chapitres suivants, il convient de s’arrêter d’abord à ses propriétés pharmacologiques. Ceci étant, le lecteur pourra passer outre cette section technique sans perdre d’information essentielle à la bonne intelligence du reste du rapport. Dans les paragraphes qui suivent, nous discutons d’abord de la teneur en D9THC. Ensuite, nous examinons spécifiquement les propriétés pharmacologiques de ce produit.

Concentration en D9THC
La teneur en D9THC de la marijuana varie généralement dans les conditions naturelles de culture de 0,5 à 4%.[28] La teneur en D9THC sert en premier lieu à distinguer le type drogue du type fibre : la concentration permise varie selon les pays - au Canada, comme en France, elle est de 0,3% pour le type fibre. Depuis plus d’une décennie, les techniques de sélection de souches puissantes et de culture (en serre ; hydroponique) ont permis d’atteindre des concentrations en D9THC de 15% et plus. La teneur en D9THC sert aussi à distinguer entre eux divers produits du cannabis et par là leur prix : le sinsemilla par exemple, aura une teneur variant généralement entre 7% et 14% et sera plus dispendieux que le cannabis "ordinaire".
La question de la teneur en D9THC, de sa variabilité, de ses modes de détermination et de ses effets soulève de nombreux débats. Si tous les spécialistes s’entendent pour dire que les concentrations maximales en principe actif ont augmenté au cours des vingt dernières années, les avis sont partagés sur les concentrations moyennes du cannabis disponible sur le marché. La concentration du delta‑9‑tétrahydrocannabinol fait l’objet d’estimations variables tant en termes de sa prépondérance qu’en termes de ses conséquences.
Il faut d’abord souligner que les études montrent une variabilité extrême des concentrations. On peut citer plusieurs raisons à cet état de fait. Premièrement, à défaut d’un système de contrôle à la source, la teneur en D9THC de la marijuana est estimée à partir des saisies faites par la police. Or, seule une partie des saisies font l’objet d’analyses pour leur teneur en THC,[29] et les analyses ne sont pas toutes aussi fiables entre elles, selon la manière dont les saisies auront été faites par les policiers ou les douaniers et les produits conservés et transportés au laboratoire d’analyse. De plus, entre le produit saisi dans un laboratoire clandestin ou à une entrée douanière et le produit vendu sur la rue, il peut se glisser plusieurs transformations : au gramme de "pot" vendu à l’école, auront été ajoutés du tabac, des herbes, d’autres produits qui en modifient la nature et donc la quantité de principe actif. C’est encore plus vrai pour le haschich, comme on l’a vu plus haut sur l’exemple de la transformation au Maroc.
Deuxièmement, comme il s’agit d’un produit illégal et largement répandu, il est impossible de constituer un échantillon représentatif du cannabis disponible à un moment donné sur le marché pour en faire l’analyse. Il est ainsi impossible de mesurer l’écart entre le contenu en D9THC du cannabis saisi au lieu de production ou de livraison et du cannabis consommé par les particuliers. Et troisièmement, la concentration en produit actif varie selon l’aire géographique de provenance, les conditions climatiques et les conditions de production. Il circule vraisemblablement sur le marché, à un même temps donné, une variété importante de produits du cannabis qui reflètent la diversité des conditions sous lesquelles ils ont été produits. Il s’ensuit que deux échantillons saisis à Vancouver la même semaine pourraient avoir des concentrations très différentes, de même que des échantillons saisis la même semaine à Vancouver, Montréal et St-John’s.
Le Comité a entendu des experts lui indiquer que le cannabis sur le marché canadien avait une puissance relative 700% supérieure à celui des années 1970. Certains ont suggéré que la teneur moyenne en D9THC du cannabis sur le marché serait d’environ 30%, comparativement aux 3% à 4% de celui des années 70.

"Le cannabis consommé à l’heure actuelle a une teneur en THC qui oscille entre 5% et 31% soit jusqu’à cinq fois plus que le cannabis que la plupart des adultes ont connu dans les années 60 et 70".[30]

Dans son rapport annuel pour 1999, la Gendarmerie Royale du Canada indiquait un contenu moyen de 6% pour les saisies.[31] Au Québec, le Service de police de la Ville de Montréal a affirmé que la teneur en THC du cannabis saisi serait maintenant à 25%. D’autre part, à l’occasion d’une rencontre privée avec des Membres du Comité, des experts en stupéfiants de la GRC en Colombie-Britannique ont souligné qu’il est impossible en l’état actuel des choses, de connaître la teneur moyenne du cannabis au pays ou dans une province donnée, notamment en raison de l’extrême variabilité des saisies et des modes d’analyse. En effet, les agents qui font les saisies ne font pas toujours attention à la façon dont ils conservent le produit, de sorte qu’il peut perdre de sa teneur en D9THC : la chaleur, la lumière, le taux d’humidité, affectent en effet la stabilité du cannabis. Enfin, les experts fournissant le cannabis aux fins thérapeutiques que nous avons rencontrés mentionnent qu’ils conservent des grades différents de cannabis, notamment selon la concentration en D9THC, et que dans certains cas, les produits offerts aux patients atteignent une concentration de 27%.
Les études les plus exhaustives sur l’évolution de la concentration en D9THC du cannabis ont été réalisées en Australie, aux Pays-Bas, en France et aux États-Unis. On constate d’abord qu’à côté des formes traditionnelles de cannabis sont apparues sur le marché des produits plus puissants : la "skunk" (variété originaire des États-Unis et des Pays-Bas), la "super-skunk" et le "pollen" (étamines des plants mâles). Le Canada n’est pas en reste, avec le BC Bud et le Quebec Gold notamment.
De manière spécifique, les études sur les concentrations en D9THC révèlent des tendances similaires :

- En Australie, une étude de Wayne et Wendy sur 31’000 saisies effectuées entre 1980 et 1997 constate que le contenu moyen en THC a peu changé sur l’ensemble de la période, se situant dans une fourchette entre 0,6% et 13%. Il en ressort que la principale évolution consistait en une sélection plus importante qu’auparavant des parties de la plante les plus fortement titrées.[32] Les auteurs de cette étude observent ce qui suit et qui, selon nous, s’applique tout aussi bien au Canada :
[Traduction] "Pourquoi continue-t-on, en l’absence de données, à croire que la puissance du cannabis a été multipliée par 30 en Australie ? Divers facteurs expliquent selon nous cette croyance. Premièrement, ceux qui avancent cette affirmation se basent souvent sur des rapports provenant d’un échantillon contenant un taux particulièrement élevé de THC testé par la police. Dans le meilleur des cas, un tel échantillon révèle le contenu en THC maximal atteint (à supposer qu’il n’y ait pas d’erreur de mesure) mais il ne nous dit rien du cannabis généralement consommé. Deuxièmement, les biais dans l’échantillonnage du cannabis testé sont amplifiés par les médias qui donnent l’impression que le cannabis à niveau de THC élevé est la norme. Troisièmement, la répétition non contestée de ces affirmations dans les médias finit par les établir comme des "faits", et ceux qui les contestent doivent prouver qu’ils sont faux plutôt que de demander à ceux (le plus souvent anonymes) qui les ont avancés de les démontrer. Et quatrièmement, cette augmentation du contenu moyen en THC expliquerait l’augmentation apparente du nombre d’usagers de cannabis qui ont des problèmes de consommation".[33]
- Aux Pays-Bas, le Drug Information Monitoring System de l’Institut Trimbos a mené depuis 2000 diverses études sur le contenu moyen en D9THC. La variété locale, le Nether-Weed contenait en moyenne 8,6% de THC en 2000 et 11,3% en 2001, tandis que les variétés importées étaient stables à environ 5%. L’une des raisons invoquées pour expliquer cette différence était que la variété locale était plus fraîche et contenait un ratio plus faible de cannabinol par rapport au D9THC. De plus, le Nether-Weed ressemble au sinsemilla qui provient des fleurs non fertilisées de la plante femelle et est cultivé sous serre.
- En France, le rapport Roques faisait état de concentrations pouvant atteindre 20% dans le cas de certaines variétés hydroponiques néerlandaises.[34] De son côté, le récent rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale en France rapporte une étude toxicologique menée par Mura sur la concentration en D9THC de saisies depuis 1993. Sur la période 93-95, la moyenne pour l’herbe était de 5,5% alors que depuis 1996 la moyenne est d’environ 8% avec des pics pouvant atteindre 22%.[35] Au cours de l’année 2000, 3% des échantillons de marijuana analysés contenaient plus de 15% de D9THC.
- Enfin, aux États-Unis, les données pour 2000 indiquent une concentration moyenne de 6%, comparativement à 4,1% en 1997. En fait, rappelant une étude menée récemment au Mississipi, le Dr John Morgan a dit ce qui suit :
"(...) malgré tout l’émoi suscité par la forte augmentation de la puissance de la marijuana, on remarquera avec intérêt que la puissance de la variété commerciale vendue aux États-Unis n’a guère varié depuis 30 ans. On l’évalue par l’analyse du contenu en THC dans les stocks saisis par la police. J’ai récemment consulté le rapport qui vient du Mississipi et selon lequel la teneur moyenne en THC des quelque 40’000 saisies effectuées depuis 1974 est d’environ 3,5%. Elle augmente depuis 10 ans, pour atteindre une moyenne arithmétique de 4%, je crois, alors qu’au cours de la décennie précédente, la moyenne était d’environ 3,5%".[36]

Le tableau suivant résume quelques-unes des données sur une base historique pour certains pays.

Année d’analyse
Marijuana domestique (USA)
Marijuana étrangère (Pays-Bas)
Sinsemilla (USA)
Nether-Weed (Pays-Bas)
 
>= 3 % >= 5 % >= 9 %
>= 3 % >= 5 % >= 9 %
USA, 1996 (1)
63 % 25 % 3 %
93 % 77 % 49 %
USA, 1997 (1)
63 % 29 % 6 %
96 % 85 % 64 %
USA, 2000 (2)
Moyenne de 6,07 % (DEA)
Moyenne de 13,65 % (DEA)
Pays-Bas, 2000-2001 (1)
75 % 48 % 7 %
93 % 87 % 35 %
Pays-Bas, 2001-2002 (1)
80 % 55 % 4 %
100 % 99 % 78 %
Australie, 1997 (3)
Entre 0,6 % et 13 %
-
Australie de l’Ouest
Moyenne de 3,8 %
-
Canada 1999 (4)
Moyenne de 6 %
Non disponible
(1) Source : Rigter H. et M. von Laar (2002) "Epidemiological Aspects of Cannabis Use" International Scientific Conference on Cannabis, Brussels, p : 32.
(2) Drug Enforcement Administration, http://www.usdoj.gov/dea/concern/marijuana.html
(3) Source : Hall, W. et W. Swift (2000) op. cit., page 505.
(4) Source : GRC, Rapport annuel pour 1999.

En somme, il semble que le principal changement serait dans les concentrations maximales obtenues suite à la sophistication des croisements et des modes de culture, tandis que les concentrations moyennes n’auraient pas changé significativement au cours des trente dernières années[37]. Que faut-il en conclure ? Pour certains, si l’on pouvait encore parler du cannabis comme d’une "drogue douce" dans les années 1970, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Certains n’hésitent pas à en faire une drogue comparable à l’héroïne ou à la cocaïne quant à sa puissance addictive. À titre d’exemple, l’Association canadienne des policiers et policières a émis cet avis sur les risques associés au cannabis.

"D’une façon générale, la marijuana (cannabis) et ses dérivés sont décrits comme des drogues douces pour les différencier des préjudices connus associés aux autres drogues illicites. Cette approche, en dépit de ses dangers, fonctionne et contribue à l’incompréhension, à la désinformation et à l’accroissement de la tolérance à l’égard de sa consommation. La marijuana est une drogue puissante aux effets variés. (...) La consommation de marijuana est associée à la médiocrité au travail et en classe de même qu’aux problèmes d’apprentissage chez les jeunes. Elle est internationalement reconnue comme drogue d’introduction. Ses facteurs de risque d’assuétude sont comparables à ceux des autres formes de toxicomanie".[38]

D’autres, associent l’augmentation de la demande de traitement pour dépendance au cannabis à l’augmentation en concentration de produit actif. Ainsi, cet article du National Post :

"[Traduction] "La variété puissante de BC Bud, dont le contenu en THC s’élève jusqu’à 25% comparativement au 2% des années 1970 génère des inquiétudes pour la santé aux États-Unis. Les admissions pour traitement de dépendances à la marijuana dans l’état de Washington surpassent maintenant celles pour le traitement de l’alcoolisme. En Illinois, pour le seul Cook County, les admissions ont augmenté de 400% au cours de la dernière année".[39]

Peut-on dire que le cannabis est effectivement devenu une drogue "dure" au même titre que la cocaïne et l’héroïne ? Au delà de la validité des effets du cannabis lui-même tels que les décrit l’Association des policiers et dont il sera question en détail au prochain chapitre, pareille affirmation ne tient pas compte des modes d’usage ni non plus de l’absence de connaissance quant aux effets de la concentration en D9THC. Des études sur les modes d’usage dont il sera question au chapitre 6 démontrent en effet que les usagers réguliers semblent préférer un cannabis moyen à doux, et qu’ils ajustent leur consommation à la force. Les entretiens avec des personnes utilisant le cannabis à des fins médicales tendent d’ailleurs à confirmer cette perception. De manière plus importante, on ne sait tout simplement pas quels sont les effets d’une concentration plus élevée en D9THC faute d’études spécifiques sur cette question. Enfin, comme le montrera la section suivante, la bio-disponibilité du D9THC, c’est-à-dire la proportion qui est effectivement absorbée par l’organisme suite à la combustion, est très variable. Comme le souligne le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur le cannabis, si l’on tient compte de l’ensemble de ces facteurs, la quantité réelle de THC absorbée par l’usager de cannabis est difficile à estimer.[40] En somme, si la question de la teneur en D9THC doit effectivement nous préoccuper, elle soulève probablement bien plus notre capacité à la contrôler et à en mieux connaître les effets qu’à justifier l’expression de tout et n’importe quoi.

Pharmacocinétique [41]
Après inhalation, et selon la manière de fumer et l’expérience du fumeur, entre 15% à 50% du D9THC présent dans la fumée est absorbé et passe dans le flux sanguin. La proportion est dépendante aussi de la concentration en D9THC dans le produit fumé. Cette absorption est très rapide, les concentrations sanguines maximales sont obtenues moins de 15 minutes après le début de l’inhalation. Les effets ressentis presque immédiatement après avoir absorbé la fumée diminuent graduellement au cours des 60 minutes suivantes, et durent généralement un maximum de trois heures après inhalation. Autrement dit, la teneur en THC dans le plasma sanguin est la plus élevée immédiatement suite à l’absorption, tandis que les effets maxima se font ressentir environ 30 à 40 minutes plus tard. Le tableau suivant, reproduit de l’expertise collective de l’INSERM, indique le temps d’apparition et la durée de détection des cannabinoïdes dans le sang.[42]

Concentration, temps d’apparition(1) et durée de détection(2) des cannabinoïdes dans le sang après consommation d’une cigarette de marijuanacontenant15,8mg ou 33,8 mg de D9THC.

Composé
Concentration maximale
Temps d’apparition du pic (h)
Durée de détection (h)
D9THC
84,3 (50-129) (3)
162,2 (76-267) (4)
0,14 (0,10-0,17)
0,14 (0,08-0,17)
7,3 (3-12)
12,5 (6-27)
11-OH-D9THC
6,7 (3,3-10,4)
7,5 (3,8-16,0)
0,25 (0,15-0,38)
0,20 (0,15-0,25)
4,5 (0,54-12)
11,2 (2,2-27)
D9THC-COOH
24,5 (15-54)
54,0 (22-101)
2,43 (0,8-4,0)
1,35 (0,54-2,21)
84,0 (48-168)
152,0 (72-168)
(1) intervalle moyen entre le début de la consommation et l’apparition d’un pic de concentration
(2) intervalle moyen entre le début de la consommation et le moment où la concentration la plus faible du composé est détectée (> 0,5 ng/ml)
(3) cigarette contenant 13,8 mg (1,75%) de D9THC
(4) cigarette contenant 33,8 mg (3,55%) de D9THC

La biodisponibilité du D9THC est plus lente et plus faible lorsqu’il est ingéré par voie orale (biscuits, gâteaux, tisanes) : environ 4% à 12% ; plus lents à se faire sentir et de qualité différente, ses effets seront cependant plus durables.
Au total, on ne connaît pas l’interaction entre les effets du THC (concentration) et des facteurs personnels (manière de fumer ; condition de santé ; alcoolisme ou prise de médicaments). Il est cependant probable qu’une même concentration en THC n’a pas le même effet sur tous les fumeurs, ce que tendrait d’ailleurs à confirmer la plasticité du cannabis au flux hormonal (voir infra).
Le D9THC est très lipophile et se distribue rapidement dans tous les tissus riches en lipides, dont le cerveau. Il est aussi caractérisé par un cycle entéro-hépatique et une réabsorption rénale qui se traduisent par la persistance de ses effets. Dans une étude sur simulateur de conduite, on a trouvé une corrélation linéaire significative jusqu’à 7 heures suivant l’absorption, notamment sur le suivi de trajectoire.
Le D9THC subit un métabolisme oxydatif conduisant à la production de divers composés, notamment le 11-hydroxy-tétrahydrocannabinol (11-OH D9THC) métabolite psychoactif qui, transporté par l’albumine, tandis que le D9THC est principalement lié aux lipoprotéines, a une pénétration plus importante dans le cerveau que celle du D9THC ; le 8 b-hydroxy-D9-tétrahydrocannabinol, potentiellement psychoactif mais dont la participation serait négligeable ; et divers autres composants non connus pour être psychoactifs. En plus des éléments potentiellement psychoactifs, le cannabis renferme environ 200 produits dérivés de la de combustion et de la pyrolyse, comparables à ceux que l’on trouve dans le tabac mais dont certains à fort pouvoir cancérigène seraient plus concentrés dans la fumée du cannabis que dans celle du tabac.
L’élimination des cannabinoïdes s’effectue par différentes voies : digestive, rénale et sudorale. Environ 15% à 30% du D9THC sanguin est éliminé dans les urines, tandis que 30% à 65% l’est par les selles. En raison de sa forte fixation tissulaire, le D9THC est éliminé lentement par les urines : chez des gros consommateurs réguliers, des urines présentent des traces de D9THC-COOH 27 jours après arrêt de la consommation.
Les consommateurs réguliers métabolisent le D9THC jusqu’à deux fois plus rapidement que les consommateurs n’ayant jamais consommé auparavant. Une étude a notamment démontré qu’une administration intraveineuse de 5mg de D9THC conduisait à des concentrations sanguines plus élevées chez les consommateurs réguliers que chez les occasionnels.[43]
Les cannabinoïdes agissent sur l’organisme par l’intermédiaire du système cannabinoïde endogène, composé de substances neurochimiques (ligands endogènes) et de récepteurs spécifiques. Les effets comportementaux et centraux du cannabis sont dus aux actions agonistes de ses principes actifs (en particulier le D9THC, cannabinoïde exogène) sur les récepteurs des cannabinoïdes endogènes (anandamide, 2‑arachidonoylglycérol) présents dans les tissus nerveux du cerveau.
Bien que la structure chimique du D9THC ait été identifiée dès 1964 par Mechoulam[44] ce n’est que tout récemment que l’on a identifié les caractéristiques et la localisation du système cannabinoïde endogène.[45] Deux types de récepteurs cannabinoïdes ont été isolés : CB1 en 1990[46] et CB2 en 1993.[47] CB1 est principalement exprimé dans le système nerveux central et périphérique. CB2 est exprimé essentiellement dans les cellules du système immunitaire. Il suit de cette distribution que CB1 est essentiellement impliqué dans les effets psychotropes et CB2 dans les effets immunomodulateurs.
Les principaux endocannabinoïdes sont l’arachidonoyléthanolamide (aussi appelé anandamide - mot dérivé du sanscrit qui signifie littéralement félicité) et le 2‑arachidonoylglycérol (2-AG). Ce sont les deux seules molécules endogènes connues capables de se lier aux récepteurs cannabinoïdes CB1 et CB2 et de mimer les effets pharmacologiques et comportementaux du D9THC. Les niveaux d’anandamide dans le cerveau sont comparables à d’autres neurotransmetteurs tels que la dopamine ou la sérotonine. Les plus hauts niveaux correspondent aux zones de forte expression de CB1, c’est-à-dire l’hippocampe, le striatum, le cervelet ou le cortex. Le 2-AG, tout comme l’anandamide, reproduite tous les effets comportementaux du D9THC ou de l’anandamide mais ses actions sont moins puissantes que celles du D9THC ou de l’anandamide.
Les récepteurs CB1 sont parmi les récepteurs neuronaux les plus abondants du système nerveux central et leur distribution est remarquablement bien correlée aux effets comportementaux des cannabinoïdes sur la mémoire, la perception sensorielle et le contrôle des mouvements, comme le démontre le tableau suivant.

Localisation des récepteurs CB1 dans le SNC et effets pharmacologiques correlés[48]

Structures
Marquage
Conséquences physiologiques
Références
Cerveau antérieur
Herkenham et coll. 1990
Amygdale
+
Herkenham, 1992
Systèmes olfactifs
+
Tsou et coll. 1998, 1999
Cortex cérébral
++
Katona et coll. 1999
Noyaux de la base
++
Rinaldi-Carmona et coll. 1996
Hippocampe
++
Effets cognitifs (inhibition mémoire à court terme) et action antiépileptique. Effets andocriniens et antinociceptifs
Matsuda et coll. 1990, 1993
Thalamus/hypothalamus
+
Hohmann, 1999
Cerveau médian
Marsiaco et Lutz, 1999
Noyau gris
-
Westlake et coll. 1994
Collicules
-
Noyaux optiques
-
Substances noires/aire tegmentale ventrale
-
Effets antinociceptifs
Cerveau postérieur
Aire périacqueducale grise
+
Locus coerellus
-
Raphé
-
Pas de dose létale, pas de mortalité aiguë
Noyau ponté
-
Effets moteurs (équilibre)
Tronc cérébral
-
Cervelet
++
++ : marquage abondant ; + : marquage intermédiaire ; - : marquage faible ou nul.

Cette concentration des récepteurs CB1 explique largement les effets du D9THC. Ainsi, l’intense expression des récepteurs CB1 dans le noyau de la base et la couche moléculaire du cervelet est en accord avec les effets inhibiteurs des cannabinoïdes sur les performances psychomotrices et la coordination motrice. Leur expression dans le cortex et l’hippocampe est en accord avec la modulation des formes élémentaires d’apprentissage, expliquant notamment les effets délétères réversibles sur la mémoire à court terme et les fonctions cognitives. Leur absence de marquage au niveau du tronc cérébral explique l’absence de toxicité aiguë ou de dose létale des dérivés du cannabis. Les récepteurs CB1 dans le système thalamocortical participent aux perturbations sensorielles et aux propriétés analgésiques du cannabis. De même, la présence de récepteurs dans l’aire périacqueducale et la corne dorsale de la moelle épinière participe à son pouvoir antinociceptif.
Notons aussi que les récepteurs CB1 n’ont pas qu’un rôle inhibiteur des fonctions cérébrales. En raison d’effets de circuit, les cannabinoïdes peuvent provoquer l’excitation de certaines populations neuronales, notamment l’activation des cellules dopaminergiques de la voie mésolimbique. Couplée au constat que le traitement prolongé au cannabis (à des doses correspondant il est vrai à l’équivalent de 575 cigarettes de cannabis par jour !) semble induire des modifications adaptatives durables du système nerveux central, et à la relation positive entre les cannabinoïdes et les hormones du stress (corticotrophine), cette observation permet d’induire les difficultés (irritabilité, troubles du sommeil, etc.) constatées chez des utilisateurs réguliers lors de la cessation de la prise de cannabis. Nous y reviendrons au chapitre 7 lors de la discussion sur la tolérance et la dépendance au cannabis.
Notons enfin que des travaux récents suggèrent la présence d’importantes variations interindividuelles des effets des cannabinoïdes selon les hormones sexuelles stéroïdiennes chez les mâles et les femelles : il semble que les effets des cannabinoïdes exogènes et endogènes puissent être modulés par l’état hormonal de chaque individu et que, en retour, les récepteurs CB1 et endocannabinoïdes soient capables de réguler l’activité hormonale.
Ainsi que l’avait constaté le rapport de l’OMS en 1997, des questions de recherche demeurent sans réponse, notamment comment et dans quelle mesure l’utilisation de cannabis modifie le système cannabinoïde endogène et quelle est la relation entre les niveaux de cannabinoïdes dans le plasma sanguin et les effets comportementaux induits.

Conclusions
En conclusion, le Comité retient ce qui suit :

Sur la production
- On estime qu’il circulerait environ 800 tonnes de cannabis au Canada chaque année.
- La production nationale de cannabis a significativement augmenté et on estime qu’environ 50 % du cannabis circulant au pays est de production endogène.
- Les principales provinces productrices sont la Colombie-Britannique, l’Ontario et le Québec.
- Les estimations de la valeur du marché ne sont pas fiables. Ainsi s’il se produit 400 tonnes de cannabis au Canada chaque année, au prix de revente sur la rue à 225$ l’once, la valeur totale pour le Canada serait de moins de 6 milliards, soit moins que l’estimation policière pour la seule Colombie-Britannique.
- Une partie inconnue de la production nationale est exportée aux États-Unis.
- Une partie de la production est contrôlée par des éléments appartenant au milieu du crime organisé.

Sur le THC
- Le THC est le principal composant actif du cannabis ; à l’état naturel, le cannabis contient entre 0,5 et 3% de THC.
- Des méthodes de culture sophistiquées et les progrès de la génétique ont permis l’augmentation du contenu en THC au cours des dernières années mais il est impossible d’estimer le contenu moyen du cannabis disponible sur le marché ; il est permis de penser que le contenu des cultures varie entre 6% et 31%.
- Le THC est très liposoluble et se répand rapidement dans les tissus innervés du cerveau ; il atteint un pic dans le plasma sanguin en moins de 9 minutes et il n’en reste qu’environ 5% après une heure.
- L’élimination du THC par l’organisme est lente et les métabolites inactifs du THC peuvent être détectés dans les urines jusqu’à 27 jours après consommation dans le cas des usagers réguliers.
- Les effets psychoactifs durent en général de 2 à 3 heures après consommation et jusqu’à 5 à 7 heures.

Extrait de "LE CANNABIS : POSITIONS POUR UN RÉGIME DE POLITIQUE PUBLIQUE POUR LE CANADA, RAPPORT DU COMITÉ SPÉCIAL DU SÉNAT SUR LES DROGUES ILLICITES, VOLUME I : PARTIES II"


- [1] Voir notamment INSERM (2001) Cannabis. Quels effets sur le comportement et la santé ? Paris : Les Éditions Inserm, page 143 passim ; ben Amar M. "Le cannabis" (sous presse) ; Wheelock, B.B. (2002) Physiological and Psychological Effects of Cannabis : review of the Findings. Rapport préparé pour le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Ottawa : Sénat du Canada.
- [2] Cette section s’inspire librement des divers travaux, notamment ceux de Ben Amar (sous presse), de l’INSERM, op. cit., et de la Conférence scientifique internationale sur le cannabis (2002). Nous tenons à remercier notamment le professeur Ben Amar de nous avoir permis de reproduire les planches.
- [3] Sur ces questions voir notamment : McKim W.A. (2000) "Cannabis". in McKim, W.A. (ed.) Drugs and Behavior. An introduction to behavioral pharmacology. Upper Saddle River : Prentice Hall. ; Santé Canada (1990) Les drogues. Faits et méfaits.. Ottawa : Ministère des approvisionnements services ; et Comité permanent de lutte à la toxicomanie (2001) Drogues. Savoir plus. Risquer Moins. (Édition québécoise). Montréal : Stanké.
- [4] United Nations Office for Drug Control and Crime Prevention (2001) World Drug Report 2001. Oxford : Oxford University Press, pages 30-32. Disponible en ligne à http://www.undcp.org/adhoc/world_drug_report_2000/report_2001-01-22_1.pdf
- [5] Labrousse, A. (2000) Drogues. Un marché de dupes. Paris : éditions alternatives ; voir aussi : "L’approvisionnement des marchés des drogues dans l’espace Schengen". Les Cahiers de la Sécurité Intérieure, 32, 2e trimestre 1998.
- [6] Cité dans OGD (1996) Atlas mondial des drogues. Paris : PUF.
- [7] Gendarmerie Royale du Canada (2002) Situation au Canada - Drogues illicites (2001). Ottawa : Direction des renseignements criminels - GRC.
- [8] Gendarmerie Royale du Canada (2000) Situation au Canada - Drogues illicites (1999). Ottawa : Direction des renseignements criminels - GRC.
- [9] PNUCID, (2000) op. cit.
- [10] Le Comité a invité le Directeur exécutif du PNUCID ou un délégué à venir témoigner devant lui mais a essuyé un refus.
- [11] "Stumbling in the Dark", The Economist, July 28 - August 3, 2001.
- [12] Gendarmerie Royale du Canada (2000), op. cit.
- [13] Observatoire géopolitique des drogues (1999) Rapport annuel 1998/1999. Paris : OGD, page 178.
- [14] Greater Toronto Area Combined Forces Special Unit (2002) Fact Sheet - Heroin. Disponible en ligne à l’adresse : http://www.cfseu.org/heroin.html
- [15] M. Paul Kennedy, Témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, fascicule, 10 juin 2002.
- [16] Ibid.
- [17] Gendarmerie Royale du Canada (2000) op. cit.
- [18] National Post, 17 mai 2002. Le Comité note avec intérêt - et un certain amusement - que cet article et un reportage précédent du réseau Global du 13 mai 2002 faisant état des préoccupations de représentants américains, faisaient suite à la publication par le Comité de son Document de discussion.
- [19] Organe international de contrôle des stupéfiants (2001) Rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants pour 2000. Disponible en ligne à http://www.incb.org
- [20] Gendarmerie Royale du Canada (2000) op. cit.
- [21] GRC, rencontre privée.
- [22] Technique où les racines sont suspendues et vaporisées régulièrement avec de l’eau enrichie en matières nutritives, encore très rare et dont il reste à en démontrer l’efficacité. (Source : GRC (2002)).
- [23] GRC, État de la situation au Canada - drogues illicites 1999.
- [24] Voir notamment Grinspoon, L., et J.B. Bakalar (1997) Marijuana. The forbidden medicine. New haven and London : Yale University Press ; Clark, P.A. (2000) "The ethics of medical marijuana : government restrictions vs. Medical necessity". Journal of Public Health Policy, 21, pages 40-60 ; ainsi que Wheelock (2002) op. cit. pour le Comité du Sénat.
- [25] Gaoni, Y et R. Mechoulam (1964) "Isolation, structure and partial synthesis of an active constituent of hashish". Journal of the American Chemistry Society, 86, pages 1646-1647 ; et Mechoulam, R. et Y. Gaoni (1965) "A total synthesis of delta-9-tetrahydrocannabinol, the active constituent of hashish". Journal of the American Chemistry Society, 87, pages 3273-3275.
- [26] Smith, D.E. (1998) "Review of the American Medical Association Council on Scientific Affairs Report on Medical Marijuana". Journal of Psychoactive Drugs. 30, pages 127-136 ; McKim W.A. (2000) "Cannabis". in McKim, W.A. (ed.) Drugs and Behavior. An introduction to behavioral pharmacology. Upper Saddle River ; prentice Hall.
- [27] Ashton, C.H. (2001) "Pharmacology and effects of cannabis : a brief review". British Journal of Psychiatry. 178, pages 101-106.
- [28] Huestis, M.A et coll. (1992) "Characterization of the absorption phase of marijuana smoking". Clinical Pharmacology and Therapeutics, 52, pages 31-41.
- [29] Notons par exemple qu’il n’existe aux États-Unis même aucun système systématique de mesure du THC. Comme le souligne une analyse comparative de l’évolution des prix de l’héroïne, de la cocaïne et de la marijuana, « Another problem is that the DEA does not test marijuana for THC content, so there is no marijuana counterpart to the pure grams reported for cocaine and heroin. The difficulty this causes is the STRIDE dataprovide no basis for adjusting price changes for marijuana’s quality. » Abt Associates (2001) The Price of Illicit Drugs : 1981 through the Second Quarter of 2000. Washington, DC. Report prepared for the Office on National Drug Control Policy.
- [30] Témoignage de Michael J. Boyd, président du Comité sur la toxicomanie et Directeuradjoint du Service de police de Toronto, pour l’Association canadienne des Chefs de police, Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, fascicule no 14, page 74.
- [31] Gendarmerie royale du Canada (1999) Rapport annuel.
- [32] Wayne, H. et S. Wendy (2000) "The THC content of cannabis in Australia : evidence and implications." Australian and New Zealand Journal of Public Health. 24, pages 503-508.
- [33] Ibid., page 504.
- [34] Roques, B. (1999) La dangerosité des drogues. Paris : Odile Jacob.
- [35] INSERM (2001) Cannabis : quels effets sur le comportement et la santé ? Paris : Les Éditions Inserm.
- [36] Dr John Morgan, professeur à la City University of New York Medical School, témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, 11 juin 2001, fascicule no 4, page 29.
- [37] ElSohly, M.A., et coll. (2000) "Potency trends of delta9-THC and other cannabinoids in confiscated marijuana from 1980-1997". Journal of Forensic Sciences, 45(1), pages 24-30.
- [38] Sergent Dale Orban, Police de Regina, témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, 28 mai 2001, fascicule...
- [39] National Post, 17 mai 2002.
- [40] World Health Organization (1997) Cannabis : a health perspective and research agenda. Geneva : WHO, 1997. En ligne à l’adresse : www.who.org
- [41] Cette section s’inspire largement du rapport de l’INSERM (2001) op. cit., du rapport de la Conférence scientifique internationale : Pelc, I., (2002) op. cit., et du travail de synthèse réalisé par Wheelock (2002) op. cit., pour le Comité.
- [42] INSERM (2001) op. cit., page 340.
- [43] Cité in INSERM (2001) op. cit., page 148.
- [44] Guoli et Mechoulam (1964) op. cit.
- [45] Devane, W.A. et coll. (1992) "Isolation and structure of a brain constituent that binds to the cannabinoid receptor" Science, 258 (5090) pages 1946-1949.
- [46] Matsuda, L.A. et coll.. (1990) "Structure of a cannabinoid receptor and functional expression of the cloned DNA" Nature, 346(6284) pages 5561-564.
- [47] Munro, S. et coll. (1993) "Molecular characterization of a peripheral receptor for cannabinoids". Nature, 365, pages 61-65. Notons qu’une conférence scientifique récente du National Institute on Drug Abuse aux États-Unis rapportait les travaux de chercheurs faisant l’hypothèse qu’il y aurait des récepteurs additionnels et d’autres ligands. Ceux-ci n’ont pas encore, à notre connaissance, été formellement identifiés par la recherche.
- [48] Tableau reproduit de INSERM (2001), op. cit. page 298.

Article modifié le lundi 31 janvier 2005 14:57, Date de parution mercredi 26 janvier 2005 16:10

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